Les scénarios de protection : reprendre du pouvoir sur sa sécurité
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Les scénarios de protection : reprendre du pouvoir sur sa sécurité

15 min. de lecture

Quand on subit de la violence dans sa relation avec un partenaire ou avec un ex-partenaire, on doit constamment composer avec un certain degré de risque, ce qui implique beaucoup de stress et de détresse.

Mes proches ne réalisent pas à quel point c’est COMPLIQUÉ de vivre dans ma peau. Je suis séparée depuis 3 mois et on dirait que chaque jour, je dois prendre des décisions ou être confrontée à des situations difficiles. Quand j’ai dû lui annoncer que je le quittais, quand je l’ai croisé au déménagement, quand il m’appelle ou me texte, quand on passe en Cour, quand je dois le croiser pour les enfants, quand je le croise “par hasard" à l'épicerie… Une des choses qui m’a le plus aidée, c’est quand l’intervenante de la Maison d’hébergement m’a proposé de faire des scénarios de protection pour me préparer à réagir dans ces situations difficiles. J’ai aimé qu’elle ne me “dise” pas quoi faire mais qu’on pense ensemble aux réponses qui me ressemblent et qui collent à ma situation.

Femme, 45 ans

Bâtir des chemins vers la sécurité

Quand on dit qu’il est important de “suivre son rythme”, ce qu’on veut réellement dire c’est qu’il est important de comprendre et de respecter ses mécanismes de protection pour éviter de précipiter ses décisions ou ses réactions et ainsi se protéger le mieux possible. On peut cependant trouver des moyens de favoriser sa sécurité dans les situations auxquelles on est confronté et de composer avec la peur qui peut demeurer omniprésente, parfois même des années après une séparation. C’est à tout cela que peuvent servir les scénarios de protection.

Faire des scénarios de protection, c’est essentiellement de faire l’inventaire des risques associés à une décision ou à une situation, pour les mesurer et pour se préparer à y réagir. Cela peut faciliter la prise de décisions difficiles ou permettre de se préparer concrètement à faire face aux risques liés à une situation donnée. On peut faire l’exercice seule (parce que le plus important, c’est de se fier à son expérience et à ce qu’on ressent) mais si c’est possible, ça aide de le faire avec une intervenante ou avec quelqu’un pour nous soutenir.

*Au besoin, on peut contacter SOS violence conjugale en tout temps pour parler à une intervenante.

Je ne suis pas prête à me séparer. J’ai trop peur de sa réaction si je pars avec les enfants. Pour le moment, je me renforce par en dedans avec l’aide d’une intervenante. Les scénarios de protection pour moi, c’est une façon de fonctionner le mieux possible malgré sa violence, pour protéger ce qui est le plus important : mes enfants et mon identité. La plupart de mes stratégies de protection se passent dans ma tête… des mantras pour garder mon calme quand ça chauffe, la voix de mon intervenante qui me répète que ce n’est pas de ma faute, un mur mental contre ses insultes, etc. D’autres stratégies concernent ce que je veux dire (et ne pas dire) et comment je veux le dire si je fais face à une confrontation. Je peux choisir mes réactions d’avance et je me sens plus en contrôle de ma vie malgré tout.

Femme, 37 ans

Étape 1 - Identifier la situation à risque

La première étape d’un scénario de protection est de choisir une situation concrète qui pourrait potentiellement comporter un danger pour la victime ou pour ses enfants. Il peut s’agir d’un danger à sa sécurité physique ou encore à sa sécurité émotionnelle ou psychologique. Idéalement, on fait un scénario de protection pour chaque événement ou situation qu’on anticipe (bien qu’un scénario puisse souvent être utile dans plusieurs situations). 

Voici des questions qui peuvent aider à identifier la situation concrète pour laquelle on souhaite faire un scénario de protection :

  • J’aurais peur que les choses se passent mal s’il arrivait que…
  • Ça s’est vraiment mal passé quand…
  • J’ai eu vraiment peur le jour où…
  • Je crains le moment où…

Étape 2 - Faire l’inventaire des risques possibles

La seconde étape est d’identifier quels sont les risques auxquels on fait face dans cette situation, de la façon la plus concrète possible. Cette étape est particulièrement utile quand on a tendance à réagir de façon combative (fight) (voir notre article sur les réactions au stress pour plus de détail), parce que cela permet un temps d’arrêt et de réflexion sur les enjeux de sécurité liés à la situation.

Voici des questions qui peuvent aider :

  • Qu’est-ce qui pourrait arriver ?
  • Comment pourrait-il réagir ?
  • Que pourrait-il dire ?
  • Qu’est-ce qui est déjà arrivé dans une situation similaire dans le passé ?
  • Jusqu’où pourrait-il aller ?

Étape 3 - Faire l’inventaire des stratégies de sécurité

Pour chaque risque identifié à l’étape précédente, on explore les moyens qui pourraient contribuer à l’atténuer. On peut alors envisager différentes avenues selon la situation. Cette étape est particulièrement utile quand on a tendance à réagir en figeant devant le stress (freeze) parce que cela permet de développer des moyens pour contrer l’impuissance.

Des stratégies pour éviter

Des stratégies de contournement peuvent parfois contribuer à éviter que la situation à risque ne se produise. Par exemple, faire l’échange des enfants dans un lieu public ou surveillé, communiquer par écrit (courriel, texto, etc.) plutôt qu’en personne, mettre en place des mesures de protection légales, etc. Pendant la relation, on peut aussi choisir de se conformer aux demandes de l’agresseur de façon à se protéger temporairement, le temps de mettre en place d’autres moyens de favoriser sa sécurité à plus long terme.

Des stratégies pour limiter les dégâts

Des stratégies d’atténuation des conflits peuvent parfois permettre d’amortir le risque de certains événements. Par exemple, penser aux postures physiques à favoriser ou à éviter, à quoi dire et à comment le dire, aux façons de calmer le jeu, etc. Des moyens stratégiques peuvent aussi favoriser la sécurité en cas de crise. Par exemple, on peut déterminer d’avance quelle pièce serait la plus sécuritaire, quelles sorties de secours sont accessibles, quels objets susceptibles de devenir des armes pourraient être cachés, etc.

Des stratégies pour se défendre

Des stratégies d’autodéfense psychologique peuvent être utiles pour protéger son intégrité psychologique, son estime de soi, sa confiance en soi et son identité. Par exemple, on peut développer des mantras pour contrer les insultes et le dénigrement, ancrer les paroles positives d'un.e allié.e fermement dans son coeur, garder avec soi de petits objets qui représentent des gens qui croient en soi, etc. Des stratégies d’autodéfense physique peuvent aussi être utiles pour protéger son intégrité physique. Par exemple, on peut apprendre comment se dégager physiquement, comment crier, comment et où frapper pour pouvoir se sauver, etc.

Des moyens technologiques au service de la sécurité

Des moyens techniques/technologiques peuvent être mis en place pour favoriser sa sécurité. Par exemple, il peut s’agir de systèmes d’alarmes, d’applications cellulaires permettant de partager ses déplacements avec une personne de confiance, de boutons paniques, de fonctionnalités d’appel d’urgence dans un cellulaire, etc. A l’inverse, on peut aussi s’informer sur les moyens dont la technologie a pu être utilisée contre soi par un partenaire violent, apprendre à reconnaître si les fonctionnalités de géolocalisation de ses appareils et de ceux de ses enfants sont utilisés par le partenaire et éviter d’utiliser des outils technologiques ayant pu être compromis quand vient le temps de communiquer ou de faire des recherches en lien avec la situation de violence (ordinateur personnel, cellulaire, compte courriel habituel, compte de réseau sociaux, etc.).

Des moyens de reprendre du pouvoir

On peut cumuler des preuves sur la situation en vue d’un recours légal ou criminel éventuel. Par exemple, on peut apprendre à bien documenter les événements, trouver des moyens d’enregistrer ou de filmer les situations de violence, prendre note des témoins, etc. On peut aussi préparer des moyens d’appeler à l’aide ou de fuir. Par exemple, on peut développer des codes avec ses proches pour appeler à l’aide (parler de grand-maman peut vouloir dire d’appeler le 911, parler de Toronto peut vouloir dire de venir créer une diversion, etc.). On peut aussi créer des liens avec des ressources, cacher des effets personnels au travail en cas de départ précipité, dissimuler des sommes d’argent en lieu sûr, etc.


Comme plusieurs avenues sont possibles, il est utile de faire un brainstorm, de rassembler toutes les idées, sans écarter les options à première vue. Plus les idées sont ancrées dans sa réalité et dans son expérience avec son partenaire, plus ça a de chances d’être utile et efficace en cas de crise. Pour cette raison, les proches et les intervenants doivent éviter de “dire quoi faire” à une personne qui subit la violence, mais doivent plutôt se concentrer à l’assister dans la recherche d’idées et lui laisser le plein pouvoir de décider quelles stratégies elle souhaite mettre en place.

Voici différentes questions utiles lors de cette étape :

  • Comment pourrais-je garder mon calme dans cette situation ?
  • Qu’est-ce qui a déjà aidé dans une situation similaire ?
  • Que pourrais-je faire ou dire pour le calmer ou le raisonner ?
  • Que pourrais-je faire ou dire pour détourner la situation ou fuir ? 
  • Avec quel ton voudrais-je m’exprimer ?
  • Comment pourrais-je me protéger physiquement ? 
  • Comment pourrais-je me protéger intérieurement ? 
  • Comment (et qui) pourrais-je appeler à l’aide si j’en ai besoin ? Comment je le ferais ? 

Il est important de se rappeler que quand on est face à un risque pour sa sécurité, on a le droit d’utiliser tous les moyens nécessaires pour se protéger. On a le droit de ne pas être authentique, de feindre et de mentir. On a le droit de dire ce qu’il veut entendre ou de lui donner raison même si on ne le pense pas vraiment. On a le droit de ne pas s’en tenir à ce qu’on avait déjà dit ou promis dans le passé. On a le droit de promettre quelque chose même si on a pas l’intention de s’y tenir par la suite. On a le droit de faire semblant de le croire ou de l’aimer. On a le droit de choisir de ne pas “tenir son bout”. On a le droit de se défendre de toutes les façons nécessaires, même si ça implique de se défendre physiquement si on est confronté à un risque pour sa sécurité physique immédiate.

Étape 4 - Répéter, répéter, répéter

Maintenant qu’on a constitué un scénario et choisi les réponses qu’on veut mettre en place pour assurer au mieux sa sécurité, la dernière étape c’est de faire comme les acteurs avant d’entrer en scène : répéter. Plus on se pratique, plus ça devient facile à faire une fois dans la situation. Cette étape est particulièrement utile quand on a tendance à réagir en mode “fuite” (flight), parce que ça plonge dans l’action à un moment où c’est moins souffrant, moins difficile de le faire.


Bien qu’il puisse sembler étrange d’aborder les choses de façon aussi cartésienne, les scénarios de protection ont fait leurs preuves en violence conjugale. Bien sûr, la réalité dépasse souvent la fiction, mais la préparation mentale et la mise en place de mesures créatives et pratiques auxquelles on aurait peut-être pas pensé sur le champ peuvent faire une grande différence en situation de danger.

 

Bien que la violence conjugale touche majoritairement des femmes, elle peut aussi toucher les hommes et les personnes issues de la diversité sexuelle et de genre. Les services de SOS violence conjugale sont offerts à toutes les personnes touchées par la problématique.

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